Association d'Assistants Familiaux Lorrains

Une maison pour rassembler les frères et sœurs placés

04-02-2026

Reportage

« Ici on a de la place ! » : dans les Ardennes, une maison pour rassembler les frères et sœurs placés

Éviter que les enfants soient séparés lorsqu’ils sont confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE), c’est l’un des objectifs de la loi Taquet, entrée en vigueur en 2022. Toutefois, faute de places, de nombreuses fratries se retrouvent encore éclatées lors du placement. Dans les Ardennes, la maison Ti’sages vient d’ouvrir afin de permettre exclusivement l’accueil des frères et sœurs. Reportage.

À Bazeilles (Ardennes), Alexandra Simard - Hier à 18:05

Charlie*, 7 ans, trépigne d’impatience. Elle veut à tout prix montrer la nouvelle danse qu’elle a apprise. Sa sœur Mélanie*, elle, est partie chercher son bâton de majorette. Elle veut aussi faire une démonstration. Les fillettes improvisent un mini-show, sous le regard amusé de leur grande sœur Héloïse*, 12 ans. Il y a encore quelques mois, les trois sœurs vivaient séparées, chacune placées dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Mais depuis décembre 2025, elles ont intégré la maison Ti’sages, une structure gérée par l’Association sauvegarde des Ardennes, filiale du groupe SOS, destinée à accueillir uniquement des frères et sœurs.

« Ici on a de la place pour s’exercer », s’esclaffent les filles. Et pour cause : la bâtisse, qui a ouvert ses portes en novembre dernier, ne fait pas moins de 500 m2. C’est un ancien gîte, situé dans le petit village de Bazeilles, à vingt minutes de Charleville-Mézières, dans les Ardennes, qui a été aménagé pour accueillir des enfants de l’ASE. À deux pas de la frontière belge, la maison en pierres apparentes, bordée par la rivière de La Gironne, s’étend sur deux étages. Elle est dotée d’un grand jardin et s’ouvre sur une vaste pièce à vivre.

Pas moins de onze enfants, âgés de 4 à 12 ans, vivent ici : deux fratries de trois et une fratrie de cinq, encadrés par six éducateurs et une maîtresse de maison. La plupart ont leur propre chambre et salle de bains. Ces enfants, qui ont été placés à la suite de graves carences éducatives, avaient tous été séparés au moment de leur placement. Cette maison a permis de les rassembler.

« J’avais envie de déchirer le jugement »

« Quand j’ai appris que j’allais être séparée de mes sœurs, j’étais énervée. Je voulais prendre les papiers du jugement et les déchirer », confie Héloïse, scolarisée en classe de 5e. Avec ses deux sœurs, elle a dû changer d’école en intégrant la maison. Depuis plusieurs mois, les trois sœurs oscillent entre des périodes de placements à l’ASE et de retours chez leur maman. Aujourd’hui, elles voient leur mère toutes les deux semaines et leur père une fois par mois.

« Le placement est souvent perçu comme injuste par l’enfant. Il est important de lui expliquer que la décision n’a pas été prise en raison de son comportement, mais parce que ses parents ont été suffisamment en difficulté à un moment donné pour ne pas réussir à les protéger », explique Angélique Tramecourt, directrice du pôle MECS. Alexandre Dreze, éducateur à la maison Ti’sages, acquiesce : « Malgré ce qu’ils ont subi, ils ont besoin, pour certains, de garder le contact avec leurs parents. Ils restent très loyaux envers eux », observe-t-il. « Ils sont souvent trop jeunes pour se dire que ce qu’ils ont vécu est grave, sans compter que parfois, ils sont manipulés », complète Angélique Tramecourt. Toutefois, « en aucun cas, on ne force un enfant à voir ses parents, le tout est qu’il nous explique pour quelles raisons il ne souhaite pas les voir », précise la directrice.

Chaque enfant dispose d’un ou d’une référente. Héloïse, elle, a choisi Charlotte, car elle porte le même nom que sa maman. Traumatisés par ce qu’ils ont vécu et par la violence du placement en foyer, les enfants de l’ASE ont besoin de repères. D’où l’importance, quand cela est bénéfique pour eux, de conserver le lien frère-sœur. Le frère ou la sœur devient alors un allié, nécessaire dans la construction de l’enfant.

Pas de portable et partage des tâches

La Maison Ti’sages résulte d’un appel à projets lancé par le département des Ardennes en 2023, à la suite de l’entrée en vigueur de la loi Taquet. Cette loi, promulguée en 2022, interdit la séparation des frères et sœurs confiés à l’ASE, sauf si cela est contraire à l’intérêt de l’enfant. Mais dans les faits, par manque de places, beaucoup se retrouvent encore séparés. Des villages d’enfants existent aussi pour favoriser l’accueil des fratries, mais leur nombre reste limité.

À la maison Ti’sages, tout le monde n’a pas le même âge, on adapte alors l’heure du coucher et les tâches du quotidien en fonction de chacun. Héloïse, la collégienne, apprend à faire la lessive, quand les plus petits aident à faire la cuisine et à mettre la table. Une télévision est disponible pour les plus jeunes au rez-de-chaussée et une autre pour les grands à l’étage. Le téléphone portable est, lui, interdit. « On se posera la question quand ils seront plus grands », balaie Aymeric Trevet, directeur des lieux. Le règlement de la maisonnée, qui peut accueillir des jeunes de 3 à 21 ans, s’adapte en effet aux résidents.

« Je veux qu’ils puissent sentir l’odeur d’un gâteau qui cuit »

Dans la cuisine, Angélique prépare les gaufres, pendant que les petits ont investi la grande table sur laquelle ils jouent au Uno. « On n’est pas dans un internat. Je veux qu’ils puissent sentir l’odeur d’un gâteau qui cuit, des gaufres et parfois aussi celle des haricots verts », sourit la directrice.

Le soir, un temps calme a été instauré avant le coucher. « Certains s’endorment, d’autres pleurent parfois », relate Alexandre Dreze. La glace est dure à briser. La moindre parole est précieuse. La moindre larme a un sens. Les éducateurs doivent être là, pour les écouter mais aussi les guider. « Il arrive qu’ils nous insultent, nous mordent, ou nous crachent dessus », reprend cet ancien gendarme, âgé de 40 ans, qui s’est reconverti en tant qu’éducateur spécialisé. « J’ai assisté, quand j‘étais gendarme, à des interventions difficiles. Je me suis toujours demandé ce qu’il se passait après pour ces enfants », confie ce grand gaillard barbu, père de famille, qui voue aujourd’hui son quotidien aux enfants en difficulté. « La reconnaissance, on ne l’a pas tout de suite, elle vient parfois après. C’est un marathon. » À la fin de sa représentation de majorette, Mélanie vient enlacer l’éducateur dans un éclat de rire. Un sourire, un dessin, un câlin, c’est déjà le signe d’une victoire.

*Les prénoms ont été modifiés.