Association d'Assistants Familiaux Lorrains

Psychomotricienne depuis 30 ans dans la même pouponnière

11-02-2026

Catherine, psychomotricienne depuis 30 ans dans la même pouponnière : « On reçoit beaucoup d’émotions, il ne faut pas se laisser envahir »

Depuis plus de 30 ans, Catherine Maillet accompagne les bébés les plus vulnérables à la pouponnière de l’Institut départemental de l’enfance et de la famille (IDEF) de Brétigny-sur-Orge. À quelques mois de la retraite, elle revient sur son parcours et son engagement dans un secteur exigeant.

À l’origine, Catherine ne se destinait pas au travail avec les tout-petits. Après l’obtention de son diplôme, elle débute en hôpital de jour auprès d’adultes en psychiatrie. Huit ans plus tard, une opportunité professionnelle la conduit à la pouponnière de l’IDEF de Brétigny-sur-Orge, un lieu qu’elle ne quittera plus. « Je n’ai pas saisi tout de suite où j’étais : il m’a fallu du temps, raconte-t-elle. Je n’avais encore jamais travaillé avec des enfants, en dehors des stages. »

L’arrivée en pouponnière marque un tournant. La jeune psychomotricienne découvre un univers aussi déroutant que bouleversant : des bébés en grande détresse, confrontés à des parcours de vie difficiles. « Assez rapidement, nous avons mis en place des visites médiatisées pour chaque enfant, se souvient-elle. J’ai peu à peu compris à quel point le lien et l’environnement familial influencent la construction du bébé, au point de “contaminer” l’enfant lorsque la famille est dysfonctionnante. » Aujourd’hui, alors qu’elle s’apprête à partir à la retraite en avril, Catherine ne parle pas de rupture. Si elle quitte la pouponnière, elle n’abandonne pas pour autant le métier. Elle poursuivra son engagement en soutenant des équipes dans le cadre de la supervision en lieu d’accueil enfants-parents (LAEP), et de l’ animation de groupes d’analyse de la pratique professionnelle.

Comprendre, se former, observer

Tout au long de son parcours, Catherine a fait de l’observation des tout-petits le cœur de sa pratique. Elle a choisi de se former encore et encore : psychiatrie périnatale, psychopathologie du bébé, observation du nourrisson selon différentes méthodes cliniques. « Les formations m’ont nourrie pendant toutes ces années, confie-t-elle. Elles m’ont aussi tranquillisée. » Elles lui permettent en effet de prendre du recul sur les situations rencontrées et d’affiner son regard et sa pratique. L’approche piklérienne devient alors centrale dans son travail.

Aujourd’hui, le rôle de Catherine dépasse largement les séances individuelles de psychomotricité. Son travail s’inscrit au cœur de la clinique du bébé, une approche globale partagée par toute l’équipe pluridisciplinaire. « Mon rôle, c’est l’observation du tout-petit, l’évaluation de son développement psychomoteur », explique-t-elle. Son regard s’étend également à l’aménagement de l’espace et à l’organisation du quotidien, avec un objectif constant : faire en sorte que le tout-petit ne subisse pas les effets de la collectivité. « L’approche piklérienne est essentielle, parce qu’elle permet d’entrer en relation avec chaque enfant de manière individuelle, même au sein d’un collectif », souligne-t-elle.

Catherine intervient aussi pour observer la relation entre le bébé et la professionnelle afin d’éviter les « gestes automatiques » dans la prise en charge du tout-petit. « Quand il y a plusieurs enfants, que la fatigue s’installe et que les pleurs se multiplient, mon rôle est d’aider les professionnelles à rester présentes, attentives et précautionneuses auprès de chaque bébé. »

Travailler dans l’urgence, sans perdre l’équilibre

L’imprévisibilité fait pleinement partie du quotidien en pouponnière. Malgré une routine liée aux enfants déjà présents, les arrivées peuvent survenir à tout moment, parfois dans l’urgence la plus totale. Avec l’expérience, la psychomotricienne a appris à composer avec cette réalité, en développant une certaine forme de tranquillité intérieure face à l’imprévu. Chaque nouvel accueil génère inévitablement une tension au sein des équipes, mais une organisation millimétrée permet à chacun de savoir ce qu’il a à faire, d’anticiper autant que possible et de contenir le stress. L’espace est préparé, le lit installé, l’accueil pensé en amont dès que cela est possible. Lorsque l’arrivée est immédiate, parfois accompagnée des forces de l’ordre, des protocoles clairement établis prennent le relais.

La force du collectif

Ce sont avant tout les échanges au sein de l’équipe qui sont pour Catherine les moments les plus forts du quotidien. À la pouponnière, elle travaille au sein d’une équipe composée de psychologues, infirmières, puéricultrices, éducatrices, auxiliaires, etc. Elle le souligne : « la richesse, c’est la pluridisciplinarité. On se nourrit des compétences des autres, on partage les observations, on finit même par parler le vocabulaire de ses collègues. » Les réunions régulières permettent également de revenir sur les observations et de mettre des mots sur ce qui a été ressenti. « J’appelle ça des fusibles, précise-t-elle. Ces espaces qui nous permettent d’absorber la charge émotionnelle et de continuer à travailler sans nous mettre en danger. »

La psychomotricienne se souvient de moments difficiles, surtout lors des visites médiatisées, lorsque l’observation révèle des interactions particulièrement toxiques pour le bébé. « À plusieurs moments de mon parcours, j’ai eu besoin d’un espace de supervision, témoigne-t-elle. On est en empathie avec le bébé, on reçoit énormément d’émotions, et il faut en même temps réussir à le soutenir sans se laisser envahir par les dysfonctionnements parentaux. » Pendant plusieurs années, elle a ainsi pu s’appuyer sur le soutien d’une psychologue psychanalyste dans le cadre de la supervision. « Les professionnels donnent beaucoup d’eux-mêmes pour prendre soin des bébés, et ils ont besoin, eux aussi, d’être protégés et apaisés.», insiste-t-elle. C’est aussi pour cette raison que, selon elle, exercer dans ce type de structure nécessite des assises professionnelles déjà solides. Il vaut mieux ne pas y débuter immédiatement en sortie d’école.

Des conditions de travail qui font la différence

Cette dynamique collective ainsi que la stabilité des équipes participent aussi à sa longévité au sein de la pouponnière. « Dans un lieu aussi difficile, il est important que les professionnels qui ne s’y sentent pas bien puissent partir, pour trouver un autre lieu où ils puissent s’équilibrer professionnellement », explique-t-elle. Les conditions de travail jouent également un rôle important. La psychomotricienne évoque une hiérarchie présente et un département engagé. C’est d’ailleurs dans cette pouponnière que Catherine Vautrin, alors ministre du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles, avait annoncé la publication du décret sur les pouponnières, renforçant notamment les normes d’encadrement. La structure n’a toutefois pas attendu ce texte pour s’organiser : elle accueille seulement 18 enfants, majoritairement des nourrissons âgés de quelques semaines à cinq ou six mois, avec un taux d’encadrement renforcé.

Les petites victoires du quotidien

Catherine observe, au fil des années, l’arrivée de nourrissons de plus en plus abîmés, parfois dès les tout premiers mois de vie. Des bébés déjà très en souffrance, dont les difficultés ne sont pas uniquement liées à la séparation d’avec leurs parents, mais aussi à un vécu antérieur, in utero. Mais au cœur de cette réalité, il y a aussi des moments de fierté. La psychomotricienne parle avec émotion de ces bébés qui, peu à peu, s’apaisent, jouent et entrent en relation.

« De manière générale, je vois des enfants qui quittent la pouponnière dans un état très différent de celui de leur arrivée, avec une sécurité intérieure plus solide, qu’il s’agisse de nourrissons ou d’enfants plus grands. Et cela, oui, c’est plutôt plaisant. » Elle évoque également ces anciens enfants accueillis qui, des années plus tard, reviennent à la pouponnière. « Un jeune de 20 ans est revenu seul, en quête de son histoire. Une petite fille de huit ans est revenue avec son album de vie. Ces moments-là sont très émouvants. »

Candice Satara

PUBLIÉ LE 03 FÉVRIER 2026