Association d'Assistants Familiaux Lorrains

La petite rebelle" de marie-hélène barbier

11-02-2026

"Ces enfants-là, il ne faut pas les aimer" : grâce à l'écriture, Marie-Hélène trouve enfin les mots pour raconter son enfance cabossée.

Écrit par

Marie Lorillec

Publié le06/02/2026 à 19h00

Temps de lecture : 11 min

À 72 ans, Marie-Hélène Barbier, qui vit dans l'Orne, écrit son deuxième livre. Le premier "La Petite Rebelle" a vu le jour grâce à sa fille, qui sentait bien que sa mère avait des maux enfouis. Pour "ne pas mourir sans transmettre son histoire", elle est devenue écrivaine. Entretien.

À l'âge de 9 mois, Marie-Hélène est placée en famille d'accueil. En l'espace de trois ans, elle sera confiée à cinq nourrices différentes. Au fil de son enfance, elle fera face à l'indifférence, la maltraitance, la cruauté. Jusqu'à perdre toute confiance dans les adultes.

Mère de famille, elle n'a jamais pu évoquer le début de sa vie avec ses enfants. Elle souhaitait les épargner, avant de se rendre compte qu'ils avaient besoin de savoir, et qu'elle avait besoin de parler. Sa fille l'aidera à se lancer dans l'écriture.

"Ces enfants-là, il ne faut pas les aimer"

Dans son livre, "La Petite Rebelle", Marie-Hélène Barbier se remémore son enfance dans l'Orne et ses étapes marquantes. D’abord, elle se souvient du choc quand elle entend, à 5 ans, l’assistante sociale dire que "ces enfants-là, il ne fallait pas les aimer".

"J’ai grandi en me percevant comme une personne différente, insignifiante, qu’il ne fallait pas aimer" dit-elle.

"L’assistante sociale disait à ma nourrice, quand on m’a retirée de chez elle à 5 ans et demi : 'Madame, quand on fait ce métier-là, on ne s’attache pas à ces enfants-là. Je vous avais prévenue, pas de sentiments.' Je suis devenue 'cette enfant-là'. Je ne comprenais pas pourquoi il ne fallait pas m’aimer."

Avec ce livre, "je voulais que mes enfants et mes petits-enfants comprennent que j’ai eu l’existence d’un enfant qu’on n’a pas aimé, qui s’est débattu pour exister et pour être aimé. J’ai toujours cherché l’amour des autres".

Petite, Marie-Hélène pensait avoir été abandonnée

"On m’a dit que j’avais été abandonnée" explique Marie-Hélène. "L’assistante sociale me l’a affirmé. Mais j’ai fait des recherches bien plus tard, c’est l’objet de mon deuxième livre, donc je ne peux pas trop en dire, et j’ai découvert que je n’avais pas été abandonnée".

En famille d'accueil, elle ne trouvera aucun réconfort. "Ceux qui m’élevaient me disaient que j'étais quelqu'un de mauvais, en répétant que ma mère était mauvaise."

Je conçois que ce n’est pas facile d’élever des enfants, encore plus quand ce ne sont pas les siens, mais il faut faire attention aux mots, à la violence verbale. Ça ne se voit pas, mais c’est ça qui détruit

Marie-Hélène Barbier

"Toute ma vie, j’ai entendu : 'Ta mère est une putain, tu seras une putain.'

"Je n’avais pas le droit de sortir avec des garçons. On m’interdisait même de regarder certains hommes dans les yeux.

"Le mari de ma nourrice, par exemple, ne voulait pas que je le regarde en face, ni que je regarde les hommes qui entraient dans la maison, parce que j’avais des yeux bleus, des yeux que certains trouvaient beaux. Plus tard, j’ai compris que, pour eux, j’avais déjà 'les yeux d’une putain'.

"Je conçois que ce n’est pas facile d’élever des enfants, encore plus quand ce ne sont pas les siens, mais il faut faire attention aux mots, à la violence verbale. Ça ne se voit pas, mais c’est ça qui détruit", avertit Marie-Hélène.

"J'ai perdu confiance dans les adultes"

Enfant, elle a bien essayé de parler de ses souffrances aux adultes qui devaient s'occuper d'elle, mais elle n'a jamais été écoutée.

"Je parlais à l’assistante sociale qui me suivait, mais elle était odieuse avec moi. Je lui racontais qu’on me frappait, je décrivais ce que je subissais. On ne me croyait pas" affirme Marie-Hélène.

"Elle me disait que j’étais méchante, que si je continuais à me plaindre, j’irais en foyer. J’avais cette menace du foyer en permanence au-dessus de la tête. C’est d’ailleurs de là que vient le titre: elle me reprochait d’être 'toujours en train de me plaindre', 'de faire ma rebelle'" se rappelle-t-elle.

"On ne me croyait pas"

"Un jour, poussée par la colère, je me suis dit : puisque l’assistante sociale ne m’écoute pas, je vais aller voir le directeur. Je suis allée le voir, et il m’a répondu la même chose : 'On en a marre de vous. Cette dame ne peut pas vous frapper, c’est une bonne personne.' Il ne me croyait pas non plus. C’est ça qui m’a manqué : j’ai perdu confiance dans les adultes."

Jamais les adultes ne l'ont protégée, même quand elle subit des agressions sexuelles. "Quand j’ai été violée, je l’ai dit à ma nourrice, avec mes mots d’enfant. Elle m’a répondu : 'Tu es vraiment infernale. Tu n’as pas de famille, alors tu veux détruire la nôtre', ces mots-là résonnent encore dans sa mémoire."

"Là, j’ai définitivement perdu confiance" explique-t-elle. "Plus tard, devenue jeune femme, puis adulte, j’aurais pu parler, porter plainte, mais je me disais : “Ça ne sert à rien, on ne me croira pas.”

"Ce silence m'étouffait"

"J’entendais des témoignages à la télévision, des jeunes femmes qui portaient plainte et qu’on tournait en dérision dans les commissariats. Je me disais : 'Tais-toi, ça ne vaut pas la peine.'

"Mais ce silence m’étouffait. Par moments, je me disais : 'Il faut que je le dise, je vais devenir folle.' Aujourd’hui, ça y est, je suis apaisée : mon livre est écrit".

Marie-Hélène a beaucoup hésité à raconter ce qu'elle a pu subir, de peur de heurter ses enfants et ses petits-enfants.

"J’ai veillé à ne pas entrer dans les détails, par respect pour mes petits-enfants et mes filles. Ils comprennent ce qui s’est passé. Je ne voulais surtout pas de voyeurisme. Mon objectif n’était pas de choquer, mais de faire comprendre. Je laisse le lecteur imaginer, ressentir ses propres émotions," explique-t-elle.

Des interventions auprès d'associations

Depuis qu'elle a écrit son témoignage, Marie-Hélène est invitée par des associations d'aide aux enfants.

"Je vais notamment à la Croix-Rouge" dit-elle. "J’y ai déjà témoigné devant des éducateurs, de futurs professionnels de l’enfance. Je les alerte sur ce que j’ai vécu. On ne me croyait pas, je ne pouvais pas parler, mais tout, en moi, exprimait la souffrance, j’avais des réactions excessives, parfois violentes parce que je me débattais dans mon histoire".

À lire aussi :

"Certains enfants ne disent rien, mais ça ne veut pas dire que tout va bien" explique une ado : les enfants placés prennent la parole

Elle veut les alerter. "Tout criait en moi 'écoutez-moi, je suis malheureuse', mais on me mettait dans la case « à problèmes," se souvient Marie-Hélène.

"Le problème, c’est que beaucoup de gens ne veulent pas voir la souffrance, surtout celle des enfants. Je leur dis donc : “Faites attention. Regardez, écoutez vraiment.” "À partir du moment où on ne vous écoute pas une fois, c’est fini, on ne parle plus".

Elle insiste aussi sur la notion de vérité, toujours bonne à dire : "Il faut dire la vérité aux enfants, même si elle est difficile. Moi on m’a menti toute mon enfance. Il faut expliquer, parler."

Sa fille lui a "permis" d'écrire

"C’est venu à un moment où j’ai ressenti le besoin de parler de mon enfance à ma famille. J’ai 72 ans aujourd’hui, mais j’ai commencé à écrire mon livre à 60 ans. Je commençais à me dire : 'Tu vas mourir, et tu n’as pas transmis ton histoire.'

"Je n’arrivais absolument pas à en parler à mes filles. Je ne voulais pas qu’elles portent un regard différent sur leur mère. J’avais peur qu’elles me voient autrement, qu’on ait pitié de moi, qu’on me regarde avec trop d’empathie ou de compassion. Je voulais être une mère comme les autres.

"Donc je ne disais rien. Et, dans les moments difficiles de l’adolescence de mes filles, je sentais bien que j’avais eu parfois des réactions excessives, des comportements inadaptés face à certaines situations. Mon silence m’étouffait, c’était un poids énorme. Un jour, ma fille, qui avait bien compris tout ça à l’adolescence, m’a dit : 'Maman, tu écris bien, alors il va falloir que tu écrives ton histoire, puisque tu ne peux pas parler'. À 60 ans, elle m’a offert un ordinateur.

"Je suis fière de toi"

"Quand elle a lu mon livre, ma fille m’a envoyé un message : 'Maman, je te félicite, je suis fière de toi.' À partir de là, notre relation s’est apaisée. Il n’y a plus de conflits, nous parlons librement, à bâtons rompus. Elle est venue passer trois jours avec moi il y a quelque temps, et nous avons pris un plaisir énorme à discuter. Je n’ai plus peur de la brusquer, ni de mal formuler les choses. Je peux aborder des sujets compliqués du passé, nous échangeons, et tout se passe bien. Ça a complètement transformé notre relation", explique-t-elle.

"Je minimisais et un jour, je n'ai plus parlé"

"Mes filles savaient, de manière très globale, que j’avais été maltraitée. Elles savaient que j’étais de l’Aide Sociale à l'Enfance, que j’avais eu une nourrice compliquée, à moitié folle, dont le mari me frappait.

J’en parlais, oui, mais j’édulcorais tout le temps. Puis un jour, je n’en ai plus parlé du tout, et elles non plus.""C’est aussi ce silence qui m’a poussée à écrire. Mon petit-fils a joué aussi un rôle important. Le jour de ses 18 ans, mon mari, qui a eu une belle enfance (ils étaient dix enfants) racontait ses souvenirs jusque tard dans la nuit. Moi, je ne disais rien. Je voyais le regard de mon petit-fils sur moi, un regard profond."

"Le lendemain matin, il m’a demandé : 'Mamie, pourquoi tu ne parles pas de ton enfance comme Papy ? Tu ne dis jamais rien, et quand Papy parle, tu as toujours l’air triste.' Je lui ai répondu que c’était encore difficile pour moi d’en parler".

Deux ans plus tard, une fois son livre terminé, Marie-Hélène s'est inquiétée de savoir comment son petit-fils avait pu recevoir son récit. Du haut de ses 20 ans, il l'a rassurée : 'Je ne suis pas choqué Mamie, ce sont mes racines, c’était indispensable'"

Le livre "La Petite Rebelle" de Marie-Hélène Barbier est paru aux éditions Anepigraphe, le 12/02/2024