Association d'Assistants Familiaux Lorrains

D’enfant placé à assistant familial : le parcours engagé de jeffry benques yepes

02-04-2026

Ancien enfant confié à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), Jeffry Benques Yepes est aujourd’hui assistant familial en Gironde.

À 34 ans, il accueille à son tour des jeunes de l’ASE, avec une conviction forte : leur offrir une vraie vie d’enfant, faite de repères, d’écoute… et d’affection. Un engagement nourri par son propre parcours qui influence au quotidien sa pratique professionnelle.

Dans son salon, les échanges vont bon train. On parle d’école, de projets, parfois de choses plus difficiles aussi. Jeffry Benques Yepes écoute, observe, intervient avec justesse. « Ici, c’est chez vous autant que chez moi », glisse-t-il aux jeunes qu’il accueille. Une phrase simple, mais essentielle pour poser un cadre rassurant. Car Jeffry n’est pas un assistant familial comme les autres. Avant d’ouvrir sa porte à des adolescents confiés à l’ASE, il a lui-même été un enfant placé. Une expérience fondatrice, qui guide aujourd’hui sa manière d’accompagner.

Un parcours qui façonne sa pratique professionnelle

Jeffry est placé pour la première fois à l’âge de huit ans. Il passe d’abord par des foyers, puis rejoint une famille d’accueil vers ses dix ans, où il grandit jusqu’à sa majorité. « J’ai eu la chance d’être placé en famille d’accueil. C’est là que j’ai pu avoir une vie d’enfant », raconte-t-il. De cette période, il garde des souvenirs contrastés, mais aussi des acquis fondamentaux : un accès à l’école, à des activités, à des relations sociales… et à une forme d’attachement. « J’ai appris des valeurs, j’ai eu accès à l’amour, à des copains. Ça a façonné celui que je suis aujourd’hui », confie le jeune homme.

Comme beaucoup d’enfants placés, il doit aussi construire son identité entre deux mondes : sa famille biologique et celle qui l’accueille. À l’âge adulte, il fait le choix de ne pas retourner vers sa famille biologique, « j’avais construit ma vie. Je ne me voyais pas revenir dans quelque chose qui, pour moi, appartenait au passé ».

Avant de devenir assistant familial, Jeffry suit un parcours professionnel dense dans le secteur de la petite enfance. Pendant près de quinze ans, il travaille dans l’animation, dirige des accueils de loisirs, monte même une entreprise. En parallèle, il s’engage dans des actions militantes liées à la protection de l’enfance. En 2018, il rejoint le Conseil des jeunes de la protection de l’enfance, une première étape vers un retour plus direct dans ce secteur.

L’idée de devenir assistant familial s’impose progressivement. « Ce n’est pas venu d’un coup. J’avais une vie très active, il a fallu que je prenne le temps de réfléchir », lance-t-il. Il franchit finalement le pas en 2023, après avoir obtenu son agrément.

Accueillir, accompagner, faire grandir

Jeffry choisit d’accueillir des pré-adolescents et des adolescents, une tranche d’âge souvent moins demandée. « Beaucoup préfèrent les tout-petits. Mais moi, j’aime le débat, l’échange. Mon objectif, c’est de les accompagner pour qu’ils deviennent des adultes citoyens », résume-t-il.

Aujourd’hui, il accueille deux jeunes à temps plein. Un engagement qui implique une présence constante et une organisation familiale adaptée. « On vit ensemble au quotidien. Ce sont des enfants qui ont leur place ici, mais qui ont aussi une famille ailleurs. C’est toute la complexité du métier », raconte l’assistant familial.

Son histoire personnelle constitue un véritable outil professionnel, à condition d’avoir pris du recul. « La question de l’effet miroir, je me la suis posée très tôt. On ne fait jamais totalement le tour de son histoire, mais on apprend à vivre avec », soulignele jeune homme. Ce vécu lui permet notamment de mieux comprendre certaines réactions : le stress avant une visite familiale, les silences, les comportements de repli. Jeffry choisit aussi de partager son parcours avec les jeunes qu’il accueille. « Ils savent que j’ai vécu des choses similaires. Ça les rassure », explique-t-il. Une manière de créer un lien de confiance, mais aussi de leur montrer que des trajectoires positives sont possibles.

Redonner une place à l’affection

Dans sa pratique, Jeffry insiste sur un point : la nécessité de répondre aux besoins affectifs des enfants. « On a été nombreux à grandir avec un manque d’amour. Pendant longtemps, on disait aux familles d’accueil de ne pas faire de câlins. Résultat : certains ne savent pas comment réagir à un geste d’affection », s’agace-t-il. Lui fait le choix inverse. Une posture qu’il considère essentielle pour leur développement. Au-delà de l’affection, il veille à leur offrir une vie d’enfant la plus ordinaire possible et la possibilité de se projeter, d’avoir des envies et des projets.

Il s’emploie aussi à déconstruire les idées reçues. « On les voit souvent comme des enfants violents ou difficiles. Mais si on les écoute, on se rend compte qu’ils ont surtout besoin d’aide, d’écoute, d’amour », confie-t-il. Il refuse également l’image du « sauveur » parfois associée aux assistants familiaux. « On ne sauve pas les enfants. On les accompagne. Et eux nous apportent aussi beaucoup ».

Un engagement exigeant

Le métier implique aussi des séparations, parfois difficiles à vivre. Les enfants accueillis peuvent repartir dans leur famille ou vers d’autres dispositifs. « On s’y prépare, mais ce n’est jamais simple ». Pour Jeffry, son histoire l’aide à appréhender ces départs : « On a connu des ruptures, on apprend à vivre avec. Aujourd’hui, je me dis que si l’enfant va bien, c’est l’essentiel ».

Au quotidien, son métier a transformé son rythme de vie. « Ça m’a posé, ça m’oblige à réfléchir autrement, à être plus responsable », sourit-il. À 34 ans, Jeffry Benques Yepes incarne une figure encore peu visible dans la protection de l’enfance : celle des anciens enfants placés devenus professionnels du secteur. Un parcours qui ouvre aussi des perspectives. « Si j’en suis là aujourd’hui, c’est que c’est possible », affirme-t-il.

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